07 juin 2010

Un Exodus palestinien ?

La "flottille de la liberté" affrétée par des organisations turques et internationales pour briser le blocus de Gaza, a réveillé chez les israéliens des fantômes angoissant. Ils ont cru voir en cette opération, un fantôme de l'un des actes fondateurs de l'Etats d'Israël, l'Exodus, récupéré par leurs adversaires, c'est-à-dire les palestiniens, pour les mêmes objectifs. Il est sans doute vrai que les organisateurs de la "flotte de la liberté" pour Gaza n'avaient pas autres objectifs que celui de briser le blocus de Gaza et apporter une aide humanitaire à sa population. Il est vrai aussi, que les israéliens ont cherché à justifier leur violence contre la "flottille", par tous les moyens mais n'ont à aucun moment, évoqué cette peur inavouable. Pourtant, les images et les conséquences, ont rappelé aux uns et aux autres, l’arrivée de l’Exodus ce 20 juillet 1947 au large de Haifa.

Les israéliens entretiennent l'histoire de l'Exodus comme un acte fondateur de leur Etat. L'Exodus est ce bateau de migrants juifs rescapés de la Shoah, parti du port de Sète en France le 11 juillet 1987 à destination de Palestine qui était à cette époque sous mandat britannique. La marine britannique s'est emparée de l'Exodus au large de Haifa le 20 juillet 1947 en interdisant à ses passagers, l'entrée en Palestine. Mobilisant la communauté internationale contre la répression par l'armée britannique, d’un mouvement humanitaire des rescapés de la Shoah, les migrants juifs ont entamé une grève de la faim. Cet acte fut par la mobilisation internationale qu'il a créée, l'une des composantes du socle juridico-politique de la proclamation de l'Etat d' Israël en mai 1948. Certains israéliens le considèrent comme l'acte fondateur de cette proclamation.

Il est fort plausible que les organisateurs de l'expédition de "la flottille de la liberté" pour briser le blocus de Gaza, ne se sont fixés aucun autre objectif que celui annoncé de briser le blocus et apporter une aide humanitaire à la population de Gaza. En revanche, on ne peut pas exclure que la réaction israélienne contre les occupants des six bateaux de "la flottille de la liberté", ne soit pas liée aux fantômes d'un Exodus palestinien. Il suffit de comparer le traitement qu'ils ont réservé aux passagers des six bateaux en majorité des arabes et des musulmans, à celui opposé au Rachel Corrie des irlandais. Sans assouplir le dispositif israélien du blocus de Gaza, ce décalage dans le traitement israélien des deux expéditions n'est pas forcément une conséquence d'une condamnation internationale de la violence israélienne contre  les six bateaux, mais le résultat d’un décryptage israélien interprétant l’initiative de la « flottille de la liberté » comme une périlleuse menace.

Très vite, la suite des évènements et les prises de position des uns et des autres, se sont succédées pour confirmer que cette expédition de la « flottille de la liberté » pour briser le blocus de Gaza, a marqué un tournant stratégique au Moyen-Orient. Voici quelques aspects de ce tournant stratégique :

a-       La Turquie n’est plus un pays médiateurs et facilitateurs des négociations et pourparlers de paix entre les arabes et les  palestiniens d’une part et les israéliens d’autre part. Le gouvernement israélien de Benyamin Netanyahou lui a facilité dès son installation au pouvoir, ce nouveau positionnement, en lui refusant son rôle de facilitateur des négociations indirectes entre Israël et  la Syrie. La Turquie est désormais partie prenante du conflit et – mieux encore – s’est clairement rangée dans ce large mouvement islamiste anti-israélien. Certains médias appartenant ou s’exprimant au nom des courants islamistes, ont donné à Recep Tayyip Erdogan, le premier ministre turc, la qualité de Khalife en le comparant – comme un quotidien algérien l’a fait – à Omar Ibn Al Khattab !, l'un des quatres premiers Khalifats de l'Islam. Justement, des islamistes turcs affirment – ce qu’ils ne le faisaient pas avant cette opération – que la chute de l’Empire Ottoman donc de la  Khilafatdes musulmans, avec l’aide des nationalistes arabes et le partage de ses territoires en 1920 par le fameux traité Sykes-Picot, a conduit à la perte de la Palestine. Ilest logique selon ce raisonnement, que la renaissance de l’islamisme sous l’impulsion turque, est une condition pour rétablir les palestiniens dans leurs droits. Partout dans le monde musulman, les mouvements et courants de l’Islam politique se rangent de plus en plus derrière les islamistes turques et leur chef Recep Tayyip Erdogan.  La Turquie par sa position géostratégique entre l’Europe et l’Asie, par son influence dans l’Asie centrale et aujourd’hui au Moyen Orient et par sa qualité de membre actif de l’OTAN, ne peut qu’acquérir une position de force de premier plan en se plaçant à la tête d’un Islam politique sunnite politisé et à la recherche d’un rôle déterminent sur le plan international. Ce retour en force de  la Turquie, a légué des pays comme l’Arabie Saoudite, l’Egypte et  la Jordanie, à un rôle secondaire, ce qui lui a facilité d’opérer de plus en plus clairement et sans même être critiquée par ses alliés occidentaux, un rapprochement stratégique avec  l’Iran. On imagine mal dans cette perspective, un respect efficace des sanctions internationales contre l’Iran rejetées par  la Turquie

b-     L’approche de la nouvelle administration américaine pour une paix négociée entre israéliens et palestiniens a pris un coup supplémentaire. Il est encore plus difficile  aux négociateurs palestiniens d’enregistrer une quelconque avancée des actuelles négociations indirectes sans la levée du blocus de Gaza et sans un réel accord acceptable par les deux parties sur les trois points de litige : les refugiés palestiniens, le statut de Jérusalem et les frontières des deux Etats. Sans résultats tangibles des négociations et un renouvellement par des élections générales de ses instances, l’Autorité palestinienne prendra la simple forme d’une administration locale. La dynamique actuelle de la dégradation des assises de l’Autorité palestinienne de Ramallah et ses interminables conflits avec les dirigeants de Hamas, ne conduisent qu’à la récupération par Hamas de la représentation politique de tous les palestiniens.

c-      Les pays arabes et leur « Ligue des Pays Arabes » qui étaient par moment, un soutien actif des mouvements palestiniens, ont marqué une présence minimale pour ne pas dire une impuissance maximale. Les gouvernements arabes, préoccupés par des impératifs internes, sont prisonniers voir liés par une position politique paradoxale : ils veulent à la fois la paix avec Israël et avec leurs propres peuples, sans avoir ni le pouvoir ni la force nécessaires pour faire adhérer ni la première ni les seconds à cette volonté transformée par la réalité du terrain en une illusion. Cette défaillance politique des gouvernements arabes, est une porte ouverte à toute nouvelle dynamique politique créant du coup de nouveaux rapports de force. L’acteur principal dans le Monde arabe, qui s’engouffre progressivement dans cette nouvelle dynamique, est un islam politique de plus en plus interventionniste dans la vie politique et sociale. Cet islam politique prédominant dans les opinions publiques arabes, ne néglige rien pour marquer sa présence et sa différence: comportement vestimentaire (voile, barbus, etc..), finances, enseignement, famille, statut de e la femme, culture, organisations sociales etc... Il prend soin aussi d’omettre de condamner ou renier l’islam radical des groupes armés. Politiquement et peut être pour mieux mobiliser la rue, cet islam politique dans les pays arabes y compris chez les palestiniens, est fédérateurs : il applaudit de la même manière et avec la même force, les discours et les faits des dirigeants de Hezbollah et de l’Iran, que celui de Hamas et Frères Musulmans de toute tendance.

Une brèche maritime avec les mêmes charges que le conflit lui-même, est désormais ouverte. Il suffit d'observer la multiplication des appels à envoyer d'autres "flottilles de la liberté" et l'agitation des uns et des autres, pour voir les contours d'une préparation d'un Exodus palestinien.

Sellami Hosni

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