08 mai 2011

Mort de Ben Laden


 

Il est sans doute inutile de s’arrêter à chaud sur la polémique et les spéculations autour des moyens, de la méthode et même des doutes qui entourent la mort de Usama Ben Laden. En revanche, il est impératif pour avoir une vision plus cohérente des évènements qui secouent depuis quelques mois le monde arabo-musulman, de comprendre le contexte et les implications de la disparition du chef de Al-Qaïda.

La première remarque est un constat. Les informations et les images diffusées  sur les circonstances de la mort de Ben Laden, montrent que celui-ci résidait depuis un longue période, peut être depuis plusieurs années, dans une cité de villégiature de la bourgeoisie pakistanaise (Abbottābād) placée quasiment sous l’autorité de l’armée et abritant la plus prestigieuse académie militaire pakistanaise. Sans chercher à savoir qui de Ben Laden ou de l’armée pakistanaise et ses alliées, contrôle l’autre et à quel niveau, on peut affirmer sans risque de se tromper que Ben Laden bénéficiait plus ou moins officiellement d’une protection des militaires pakistanais. Il est inimaginable dans ce cas, que les services de sécurité pakistanais – ISI (InterServices Intelligence – ne soient pas au fait de la présence de Ben Laden à Abbottābād. Et si la ISI le savait, les renseignements américains – CIA et autres agences – le savaient aussi. Que les américains n’ont pas informé peut être par méfiance, leurs partenaires pakistanais et que ceux-ci sont furieux d’être mis à l’écart de la décision de neutraliser Ben Laden, n’implique pas que les deux parties ne se partagent pas et depuis un certains temps les informations sur la localisation de Ben Laden. Cela indique, par contre que les américains quand il s’agit d’une décision stratégique et de leurs propres intérêts, font toujours cavaliers seuls.  

D’où la question évidente : pourquoi les Etats Unis ont décidé de neutraliser Ben Landen maintenant alors qu’ils connaissaient où il se trouvait depuis un certain temps ?

La première réponse qui vient à l’esprit de ceux qui observent la politique intérieur américaine, est la détermination du président américain à échapper à des attaques  sur sa légitimité ce qui l’a obligé à publier son acte de naissance intégral. La mise en cause de sa légitimité qui est au centre de la campagne d’hostilité menée par la droite américaine contre Barak Obama, menace sérieusement sa réélection en 2012.  Ces attaques ont été oubliées après l’annonce de la mort de Ben Laden. La popularité de Barak Obama a pris 11 points d’un coup et beaucoup d’américains le considèrent comme un héros national.

Cette réponse exprime bien une réalité américiane mais elle n’est pas la plus importante ni la plus pertinente au regard de les bouleversements régionaux et internationaux des deux dernières années que les Etats Unis ne peuvent ni les ignorer ni éviter de s’y adapter. L’opération militaire menée pour neutraliser Ben Laden, s’inscrit dans cette stratégie de se mettre au niveau et si possible devancer ces bouleversements.  Voici quelques aspects de cette stratégie d’adaptation pour ne pas dire d’accompagnement et de mise à profit des changements dans le monde arabo-musulman.

  • Premièrement, il est claire y compris pour les dirigeants et généraux américains que la guerre d’Afghanistan ne peut pas être gagnée par les forces de l’OTAN et l’armée américaine. Les raisons sont multiples dont particulièrement les difficultés d’arriver à bout d’une guérilla à motivation religieuses et éparpillée dans des larges zones montagneuses et difficiles d’accès. Les russes en savent quelques chose de leur aventure en Afghanistan. Il y a aussi, l’hostilité de la population pakistanaise à la présence américaine en Afghanistan et au Pakistan. L’installation d’un large système de corruption en Afghanistan qui a faussé sinon anéanti un processus d’instauration d’un Etat de droit et un régime démocratique. Une guerre qui ne peut pas être gagnée, est une guerre perdue. Les américains savent qu’ils ont perdu la guerre d’Afghanistan et dans tous les cas, cette guerre n’a plus de sens pour eux, puisque leurs intérêts stratégiques – notamment énergétiques - en Asie centrale sont acquis et ne sont plus menacés. Barak Obama, après Georges W. Bush, a justifié la guerre d’Afghanistan par la lutte contre le terrorisme. En neutralisant le symbole du terrorisme international – Ben Laden – le président américain peut rendre le retrait militaire américain d’Afghanistan prévu en 2014, acceptable, justifié et plus rapide que prévu. Ce retrait ne sera plus dans ce cas, entaché par le fait que les américains n’ont pas gagné la guerre d’Afghanistan, puisqu’ils ont atteint l’un de leurs objectif : arrêté Ben Laden mort ou en vie. Ils l’ont préféré  mort car son arrestation vivant conduirait une logue polémique et un procès qui n’intéresse plus personne. Mais le retrait militaire ne veut pas dire un retrait politique. L’Afghanistan reste pour les Etats Unis,  intégré dans une vison politique plus global regroupant le Pakistan et les pays musulmans sunnites de l’Asie Centrale.
  • Deuxièmement, on peut aisément remarquer que les Etats Unis sans abandonner leurs hostilités et  sanctions, ont réduit leur agressivité – et leurs objectifs - contre l’Iran. Ils ont même cherché – directement ou indirectement – des points mineurs d’entente avec le régime iranien, par exemple lors de la formation du gouvernement irakien ou lors de l’accord entre le gouvernement et le rebelles zaydites au Yémen. Cela ne veut pas dire que l’Iran a cessé d’être traité en ennemi par les Etats Unis. Cela laisse à penser que l’Iran n’est plus pour les Etats Unis, une priorité  seulement pour ses ambitions nucléaires mais aussi pour son appartenance – et son activisme – à l’Islam chiite. C’est le premier point de décalage entre les Etats Unis et Israël. Les israéliens ne voient et veulent que le monde entier ne voit que les ambitions nucléaires iraniennes, pour les détruire. La mort de Ben Laden prive une large frange des Wahhabites – ennemis jurés d’une large frange des chiites – de l’un symbole fort.
  • Troisièmement, les Etats Unis ont  exprimé de leur compréhension et leur soutien dès les premiers jours  et  souvent avant les autres pays occidentaux, des révolutions dans les pays arabes notamment en Tunisie et en Egypte. Il est hasardeux de dire que les Etats Unis ont prévu avant tout le monde, ces révolutions qui secouent depuis décembre 2010, certains pays arabes. Par contre, ils les ont accompagnées avant tous les autres. Leur soutien à ces révolutions n’est ni gratuit ni sans effet. Tous les supports de ce soutien américain aux révolutions arabes, tendent à favoriser l’émergence dans chacun des pays concernés, un régime intégrant un Islamisme politique modéré et social. Les indices sur cette volonté ne manquent pas. Cet Islamisme politique et modéré est représenté en Egypte par les Frères Musulmans, en Tunisie par Al Nahda, en Syrie par les frères Musulmans, en Libye par Free Libya Front et au Yémen par Al Islah et les adeptes du Cheikh Abdelmajid Zandani. Mais le plus intéressant – pour les américains – est que cet Islam Politique et Social, est un islam sunnite. Regardez comment les Etats Unis ont applaudi lorsque les pays du CCG – l’Arabie Saoudite en tête – ont envoyé des unités militaires pour aider le gouvernement de Bahreïn à réprimer la Révolution des chiites bahreinis, alors que ces mêmes Etats Unis, saluent les Révolutions des sunnites dans les pays arabes. Regardez aussi l’hésitation et parfois le silence des Etats Unis à soutenir les révolutions dans les monarchies arabes sunnites ou pas, y compris celles qui règnent sur des pays non pétroliers comme la Jordanie. La mort de Ben Laden – sunnite et Wahhabite – symbole du terrorisme et des attentats, n’a fait que renforcé ceux des sunnites qui prône un islam modéré et ouvert aux autres  courants politiques et sociaux. Par cohérence, cela implique que les Etats Unis cesseront de mettre en quarantaine Hamas qui gouverne la bande de Gaza. Il ne faut pas plus pour que la réconciliation entre Fatah qui gouverne Ramallah et Hamas qui gouverne Gaza, soit une réalité. Ce qui a été fait à la surprise d’Israël et à la satisfaction des mouvements islamistes arabes proches de Frères Musulman et de l’Iran. C’est le deuxième décalage entre Israël et les Etats Unis que la mort de Ben Laden a mis en évidence.

Cette stratégie d’accompagnement des changements en cours dans le monde arabo-musulman, est encore dans sa phase d’approche et de mise en œuvre et prépare le terrain à une phase d’encadrement et de mise en avant de ces changements. Or, dès maintenant, cette stratégie fait face à des risques et menaces de dérapages et peut provoquer des actes et évènements imprévus et difficilement contrôlables.

Il y a d’abord l’impacte et  les conséquences imprévisibles, de la mort de Ben Laden. On a envisagé l’hypothèse optimiste que sa neutralisation, démotiverait et mettrait son organisation et ses amis  hors d’état de nuire, ce qui n’est pas acquis. On a envisagé que sa mort, soulagerait l’Islam modéré d’un préjugé d’être une force attractive à l’Islam radical, ce qui n’est encore prouvé. On a estimé que les forces d’opposition proches des islamistes modérés en Libye, Yémen et Syrie sont capables de conduire un changement rapide et moins violent, ce qui semble au contraire se transformer dans ces trois pays, en une guerre civile durable et sans issue visible qui pourrait donner au terrorisme un nouveau souffle. Les violences des parties en conflits et les interventions étrangères en Libye risquent de mettre en péril les révolutions tunisienne et égyptienne. Les évènements violents et l’absence d’une issue claire et rapide en Syrie, inquiètent de plus en plus Israël et la Turquie, ce qui explique la prudence des Etats Unis dans leur soutien aux manifestants syriens. La crise au Yémen est inscrite dans la durée et peut sans une issue pacifique, affecter les pays du Golfe – l’Arabie Saoudite en tête –

Le monde arabo-musulman est dans un grand tournant où les facteurs du progrès et la démocratie font pour le moment jeu presque égal, avec ceux de l’instabilité et le retour en arrière. La mort de Ben Laden n’est qu’un élément parmi beaucoup d’autres, dans ce tournant.   

 

 

 

Posté par sellami hosni à 14:04 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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